jeudi 23 mai 2019






Éblouissante était ma rue.
Des années se sont écoulées. J’ai un peu appris, beaucoup voyagé, connu d’autres lumières, c’est-à-dire, selon les ciels, les soleils et les mers, dénombré les gammes incomparables de la clarté nécessaire à l’homme comme à la plante. Mais rien, ni la nature, ni les livres, ne m’a laissé le souvenir de cette sensation de blancheur forte, implacable, immuable, du soleil de ma rue.

Sans doute cet éblouissement n'était-il qu'intérieur, ou n'existe-t-il que dans les métamorphoses de la mémoire, et de sa réalité ne puis-je être sûr. Mais cette salutation solaire était celle de la vie. J'avais dix ans et pour la première fois, je ressentais la vie : elle s'annonçait avec une première blessure; du végétal je passai à l'animal, à la bête séparée de la bête ; et parce que j'étais un petit des hommes et non un jeune chat, une larme finissait de sécher sur ma joue.
Oui, éblouissante , avec ses immeubles gris que le soleil peignait en blanc, ses pavés nacrés sertissant l'herbe verte, ses bornes qui préservaient sa solitude. Éblouissante au point de fixer les instants sur le négatif de la mémoire. À jamais. Et je revois cet enfant frémissant et pur en face des premières tragédies, avec un tremblement de paupières, un battement particulier du cœur, non comme s'il était moi-même, mais comme s'il s'agissait de mon propre enfant, dissous jadis dans trop de lumière blanche. Le monde alors était pourtant joyeux...

Les allumettes suédoises,
Robert Sabatier.

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