vendredi 12 octobre 2018

















Ils sont tous deux convaincus
d’être unis par un sentiment inattendu.
C’est beau, une telle certitude
mais l’incertitude est plus belle encore.

Ils ne se connaissaient pas avant, et ils croient
qu’il ne s’est jamais rien passé entre eux.
Mais qu’en pensent les routes, les marches, les couloirs,
où depuis longtemps ils pouvaient se croiser ?

Je voudrais leur demander
s’ils se souviennent –
d’un face à face, un jour
peut-être dans une porte à tambour ?
un « excusez-moi » dans la foule ?
un « vous avez fait un faux numéro » dans le combiné ?
– mais je connais la réponse.
Non, ils ne se souviennent pas.

Ils seraient très surpris d’apprendre
que depuis longtemps déjà
le hasard jouait avec eux.

Pas encore tout à fait prêt
à se changer en destin,
il les rapprochait, les éloignait,
leur coupait la route
et, étouffant un petit rire,
s’écartait d’un bond.

Il y eut des signes, des signaux,
indéchiffrables, mais peu importe.
Il y a trois ans peut-être
ou bien mardi dernier
une feuille morte s’envola
d’une épaule à l’autre ?
Quelque chose fut perdu et quelque chose ramassé.
Qui sait, peut-être était-ce la balle
Dans les buissons de l’enfance ?

Il y eut des poignées et des clochettes
sur lesquelles avant l’heure
le contact recouvrait le contact.
Valises voisines à la consigne
Une nuit, peut-être, le même rêve,
aussitôt confus au réveil.

Chaque début n’est de fait qu’une suite
et le livre des événements
est toujours ouvert au milieu.


Wisława Szymborska - Coup de foudre

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