dimanche 28 octobre 2018














On ne se crée point de vieux camarades. On ne s’invente point de vieille maison de famille. On trouve à se reloger, peut-être ; mais ce qu’il faut de temps pour qu’un logement devienne demeure, cela, rien ne le remplace…


 Saint-Exupéry - Pilote de guerre

mardi 23 octobre 2018
















Rien ne semblait devoir arriver. Rien ne semblait pouvoir exister d’autre que ce brouhaha cotonneux des couloirs, ces bousculades adolescentes chaque heure à la porte d’une salle de classe qu’on quittait, chaque heure, pour une autre salle de classe où tout serait pareil : chaque heure le bruit de troupeau qui s’engouffre puis freine, dérapages de semelles en caoutchouc doublés de grincements de chaises, et ensuite l’ennui, la voix soporifique du prof, l’ennui, la craie blanche qui crisse sur le tableau vert sombre, l’ennui, le néon qui crépite toujours un peu, une gomme qui tombe, le vol métallique d’une punaise qui traverse la pièce et bute sur la vitre, un papier qu’on froisse, un rire étouffé, l’ennui…
C’est arrivé pourtant. Dans le préfabriqué de tôle qui tenait lieu de salle de dessin à l’écart des grands bâtiments. Une brèche soudain dans le cœur lourd du géant noir.


Héloïse Combes - Mon bel orage.  


lundi 22 octobre 2018























Prince, aux dames parisiennes
De bien parler donnez le prix ;
Quoi que l'on die d'Italiennes,
Il n'est bon bec que de Paris.

François Villon

dimanche 21 octobre 2018



















Je vais mourir seul
Dans ce feu qui me ronge,
Sans épée, ni cheval,
Sans ami, ni bataille,
Et je te demande d'avoir pitié de moi,
Car je suis celui qui n'a jamais pu se rassasier,
Je suis l'homme qui ne possède rien
Qu'un souvenir de conquête,
Je suis l'homme qui a arpenté la terre entière
Sans jamais parvenir à s'arrêter.
Je suis celui qui n'a pas osé suivre jusqu'au bout le Tigre bleu de l'Euphrate.
J'ai failli
Je l'ai laissé disparaître au loin
Et depuis je n'ai fait qu'agoniser.
À l'instant de mourir,
Je pleure sur toutes ces terres que je n'ai pas eu le temps de voir.
Je pleure sur le Gange lointain de mon désir.
Il ne reste plus rien.
Malgré les trésors de Babylone,
Malgré toutes ces victoires,
Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère.
Pleure sur moi, sur l'homme assoiffé.
Je ne vais plus courir,
Je ne vais plus combattre,
Je serai bientôt l'une de ces millions d'ombres qui se mêlent et s'entrecroisent
dans tes souterrains sans lumière.
Mais mon âme, longtemps encore, sera secouée du souffle du cheval.
Pleure sur moi,
Je suis l'homme qui meurt
Et disparaît avec sa soif.

Laurent Gaudé, Le Tigre bleu de l'Euphrate

samedi 20 octobre 2018





















La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses ; avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques.

Maupassant - Boule de suif

vendredi 19 octobre 2018

















Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort.
Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ?
Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

La Boétie, extrait de Discours de la servitude volontaire.


jeudi 18 octobre 2018

























Vaches

Si j’étais vraiment sûr de mourir aussi vite qu’il est prévu, j’irais plus souvent parler aux vaches dans les prés :
Elles qui finiront biftecks doivent avoir une idée sur la mort ? – une bonne idée ! Et sur la résurrection, donc !
Au lieu de cela je paresse : je travaille comme un fou, des quinze heures par jour, et je n’ai même plus le temps de marcher par les chemins creux. – Je dois mourir sans m’en rendre compte.
Mais un soir je partirai – pour la promenade, pour les oiseaux dans les haies. Et, tout comme mon premier chien, je ne reviendrai pas. De moi, on ne retrouvera rien – que ce poème antidaté.
Et moi-même, je ne sais où je serai.

Roland Nadaus - D'un bocage, l'autre

mercredi 17 octobre 2018





















Et lui ce grand mystère
Que je découvre dans son absence
Cherche la vérité au creux de ses mains
Je respire l'air qu'il habite.

Voir son regard s'évanouir dans le mien
Pendant qu'il ferme les yeux sur mon corps
Pour mieux goûter à l'instant
J’entends son cœur battre.

J'aime son silence
J'aime sa voix
J'aime son reflet
J'aime l'invisible que je ne peux toucher
Mais que je sens avec force en moi.


Rita Mestokosho - Née de la pluie et de la terre

mardi 16 octobre 2018




















Lorsque viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres ne seront pas moins verts qu'au printemps passé.
La réalité n'a pas besoin de moi.

J'éprouve une joie énorme
à la pensée que ma mort n'a aucune importance.

Si je savais que demain je dois mourir
et que le printemps est pour après-demain,
je serais content qu'il soit pour après-demain.
Si c'est là son temps, quand viendra-t-il sinon en son temps ?
J'aime que tout soit réel et que tout soit précis ;
et je l'aime parce qu'il en serait ainsi, même si je ne l'aimais pas.
C'est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content,
parce que tout est réel et tout est précis.

On peut, si l'on veut, prier en latin sur mon cercueil.
On peut, si l'on veut, danser et chanter tout autour.
Je n'ai pas de préfèrences pour un temps où je ne pourrais plus avoir de préférences.
Ce qui sera, quand cela sera, c'est cela qui sera ce qui est.


Fernando Pessoa

lundi 15 octobre 2018

















La vie est toujours plus grande que la vie.


Toni Morrisson 

dimanche 14 octobre 2018



















L'homme n’est guère capable de ressentir que ce qu’il est capable de formuler.

Antoine de Saint-Exupéry - Photo 

samedi 13 octobre 2018



















Être plus rapide. Changer. S’adapter. Innover. Toujours plus, et toujours plus vite. Le but du changement est moins important que le fait de se transformer. La destination importe moins que le fait même de voyager. Vivre suppose de bouger. La nouveauté est un bien en soi. Ce qui compte, c’est d’être « disruptif », qu’importe l’objet de la rupture. Être en mouvement est la vertu du moment : être dynamique, littéralement. Être mobile, souple, flexible. Il faut suivre les mises à jour. Dans un monde en pleine mutation, celui qui ne change pas se condamne : ne pas rompre avec ce qui nous précède, c’est choisir d’appartenir au passé, et finalement se laisser ranger du côté de la mort.

Mais si la mort ne se trouvait pas plus sûrement au milieu d’une vie aspirée par les machines qui nous entourent, comme autant d’auxiliaires de cette accélération du monde, qui finissent par nous plier à leur rythme ?

François-Xavier Bellamy - Demeure. 


vendredi 12 octobre 2018

















Ils sont tous deux convaincus
d’être unis par un sentiment inattendu.
C’est beau, une telle certitude
mais l’incertitude est plus belle encore.

Ils ne se connaissaient pas avant, et ils croient
qu’il ne s’est jamais rien passé entre eux.
Mais qu’en pensent les routes, les marches, les couloirs,
où depuis longtemps ils pouvaient se croiser ?

Je voudrais leur demander
s’ils se souviennent –
d’un face à face, un jour
peut-être dans une porte à tambour ?
un « excusez-moi » dans la foule ?
un « vous avez fait un faux numéro » dans le combiné ?
– mais je connais la réponse.
Non, ils ne se souviennent pas.

Ils seraient très surpris d’apprendre
que depuis longtemps déjà
le hasard jouait avec eux.

Pas encore tout à fait prêt
à se changer en destin,
il les rapprochait, les éloignait,
leur coupait la route
et, étouffant un petit rire,
s’écartait d’un bond.

Il y eut des signes, des signaux,
indéchiffrables, mais peu importe.
Il y a trois ans peut-être
ou bien mardi dernier
une feuille morte s’envola
d’une épaule à l’autre ?
Quelque chose fut perdu et quelque chose ramassé.
Qui sait, peut-être était-ce la balle
Dans les buissons de l’enfance ?

Il y eut des poignées et des clochettes
sur lesquelles avant l’heure
le contact recouvrait le contact.
Valises voisines à la consigne
Une nuit, peut-être, le même rêve,
aussitôt confus au réveil.

Chaque début n’est de fait qu’une suite
et le livre des événements
est toujours ouvert au milieu.


Wisława Szymborska - Coup de foudre

jeudi 11 octobre 2018






Qu’est-ce que la Méditerranée ?  Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres. Voyager en Méditerranée, c’est trouver le monde romain au Liban (ou en Provence), la préhistoire en Sardaigne, les villes grecques en Sicile, la présence arabe en Espagne, l’Islam turc en Yougoslavie... C’est tout à la fois, s’immerger dans l’archaïsme des mondes insulaires et s’étonner devant l’extrême jeunesse de très vieilles villes ouvertes à tous les vents de la culture et des profits qui depuis des siècles, surveillent et mangent la mer.


Fernand Braudel - La Méditerranée

mercredi 10 octobre 2018
























Retourné soudain, je t’atteins en coup de vent, et nous fûmes debout, et face à face
Comme lune et soleil, mains dans les mains, front contre front, nos souffles cadencés.
De nouveau tes genoux fléchis au bout des longues jambes et galbées
Nerveuses sous l’ondoiement des épaules, oh ! le roulis rythmé des reins
Je dis les labours profonds du ventre de sable.
Je me souviens de mon élan à ton appel, jusqu’à l’extase
Des visages de lumière, quand tu reçus, angle ouvert cuisses mélodieuses
Le chant des pollens d’or dans la joie de notre mort-renaissance.


Léopold Sedar Senghor

mardi 9 octobre 2018





















Je fuis le langage pressé qui donne aux mots une dimension attendue. 



 Jamila Abitar

lundi 8 octobre 2018




















La nature a été pénétrée de notre humanité, au point que ses épreuves deviennent physiquement nôtres : dans cette terrible semaine de septembre, à la veille des vendanges, lorsque tant d'orages nous assaillirent, ce n'était pas seulement le vigneron qui souffrait en nous : notre chair même était atteinte ; ces grêlons nous blessaient ; et comme Mme de Sévigné écrivait à sa fille malade : "J'ai mal à votre poitrine", nous souffrions dans ces pampres déchiquetés, dans ces grappes arrachées saignantes du cep... 

François Mauriac - Journal.