mardi 16 octobre 2018




















Lorsque viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres ne seront pas moins verts qu'au printemps passé.
La réalité n'a pas besoin de moi.

J'éprouve une joie énorme
à la pensée que ma mort n'a aucune importance.

Si je savais que demain je dois mourir
et que le printemps est pour après-demain,
je serais content qu'il soit pour après-demain.
Si c'est là son temps, quand viendra-t-il sinon en son temps ?
J'aime que tout soit réel et que tout soit précis ;
et je l'aime parce qu'il en serait ainsi, même si je ne l'aimais pas.
C'est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content,
parce que tout est réel et tout est précis.

On peut, si l'on veut, prier en latin sur mon cercueil.
On peut, si l'on veut, danser et chanter tout autour.
Je n'ai pas de préfèrences pour un temps où je ne pourrais plus avoir de préférences.
Ce qui sera, quand cela sera, c'est cela qui sera ce qui est.


Fernando Pessoa

lundi 15 octobre 2018

















La vie est toujours plus grande que la vie.


Toni Morrisson 

dimanche 14 octobre 2018



















L'homme n’est guère capable de ressentir que ce qu’il est capable de formuler.

Antoine de Saint-Exupéry - Photo 

samedi 13 octobre 2018



















Être plus rapide. Changer. S’adapter. Innover. Toujours plus, et toujours plus vite. Le but du changement est moins important que le fait de se transformer. La destination importe moins que le fait même de voyager. Vivre suppose de bouger. La nouveauté est un bien en soi. Ce qui compte, c’est d’être « disruptif », qu’importe l’objet de la rupture. Être en mouvement est la vertu du moment : être dynamique, littéralement. Être mobile, souple, flexible. Il faut suivre les mises à jour. Dans un monde en pleine mutation, celui qui ne change pas se condamne : ne pas rompre avec ce qui nous précède, c’est choisir d’appartenir au passé, et finalement se laisser ranger du côté de la mort.

Mais si la mort ne se trouvait pas plus sûrement au milieu d’une vie aspirée par les machines qui nous entourent, comme autant d’auxiliaires de cette accélération du monde, qui finissent par nous plier à leur rythme ?

François-Xavier Bellamy - Demeure. 


vendredi 12 octobre 2018

















Ils sont tous deux convaincus
d’être unis par un sentiment inattendu.
C’est beau, une telle certitude
mais l’incertitude est plus belle encore.

Ils ne se connaissaient pas avant, et ils croient
qu’il ne s’est jamais rien passé entre eux.
Mais qu’en pensent les routes, les marches, les couloirs,
où depuis longtemps ils pouvaient se croiser ?

Je voudrais leur demander
s’ils se souviennent –
d’un face à face, un jour
peut-être dans une porte à tambour ?
un « excusez-moi » dans la foule ?
un « vous avez fait un faux numéro » dans le combiné ?
– mais je connais la réponse.
Non, ils ne se souviennent pas.

Ils seraient très surpris d’apprendre
que depuis longtemps déjà
le hasard jouait avec eux.

Pas encore tout à fait prêt
à se changer en destin,
il les rapprochait, les éloignait,
leur coupait la route
et, étouffant un petit rire,
s’écartait d’un bond.

Il y eut des signes, des signaux,
indéchiffrables, mais peu importe.
Il y a trois ans peut-être
ou bien mardi dernier
une feuille morte s’envola
d’une épaule à l’autre ?
Quelque chose fut perdu et quelque chose ramassé.
Qui sait, peut-être était-ce la balle
Dans les buissons de l’enfance ?

Il y eut des poignées et des clochettes
sur lesquelles avant l’heure
le contact recouvrait le contact.
Valises voisines à la consigne
Une nuit, peut-être, le même rêve,
aussitôt confus au réveil.

Chaque début n’est de fait qu’une suite
et le livre des événements
est toujours ouvert au milieu.


Wisława Szymborska - Coup de foudre

jeudi 11 octobre 2018






Qu’est-ce que la Méditerranée ?  Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres. Voyager en Méditerranée, c’est trouver le monde romain au Liban (ou en Provence), la préhistoire en Sardaigne, les villes grecques en Sicile, la présence arabe en Espagne, l’Islam turc en Yougoslavie... C’est tout à la fois, s’immerger dans l’archaïsme des mondes insulaires et s’étonner devant l’extrême jeunesse de très vieilles villes ouvertes à tous les vents de la culture et des profits qui depuis des siècles, surveillent et mangent la mer.


Fernand Braudel - La Méditerranée

mercredi 10 octobre 2018
























Retourné soudain, je t’atteins en coup de vent, et nous fûmes debout, et face à face
Comme lune et soleil, mains dans les mains, front contre front, nos souffles cadencés.
De nouveau tes genoux fléchis au bout des longues jambes et galbées
Nerveuses sous l’ondoiement des épaules, oh ! le roulis rythmé des reins
Je dis les labours profonds du ventre de sable.
Je me souviens de mon élan à ton appel, jusqu’à l’extase
Des visages de lumière, quand tu reçus, angle ouvert cuisses mélodieuses
Le chant des pollens d’or dans la joie de notre mort-renaissance.


Léopold Sedar Senghor

mardi 9 octobre 2018





















Je fuis le langage pressé qui donne aux mots une dimension attendue. 



 Jamila Abitar

lundi 8 octobre 2018




















La nature a été pénétrée de notre humanité, au point que ses épreuves deviennent physiquement nôtres : dans cette terrible semaine de septembre, à la veille des vendanges, lorsque tant d'orages nous assaillirent, ce n'était pas seulement le vigneron qui souffrait en nous : notre chair même était atteinte ; ces grêlons nous blessaient ; et comme Mme de Sévigné écrivait à sa fille malade : "J'ai mal à votre poitrine", nous souffrions dans ces pampres déchiquetés, dans ces grappes arrachées saignantes du cep... 

François Mauriac - Journal.